Rojhelat: Une intervention au Parlement suisse
Le 9 septembre,à l’invitation du Groupe parlementaire Suisse–Kurde, une réunion s’est tenue au Parlement suisse afin de marquer l’anniversaire de la Révolution de Jina et d’aborder la situation du peuple kurde au Kurdistan d’Iran, appelé Rojhelat.
Organisée par Mme Midia Pirotti, cette rencontre aréuni Mme Nazila Afkhami, membre de l’association Women of Kurdistan, M. Hiwa Bahrami, représentant du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), ainsi que M. Fabian Molina, député du Parti socialiste suisse, et M. Carlo Sommaruga, conseiller aux États.
À cette occasion, Mme Nazila Afkhami a prononcé une intervention portant sur le soulèvement né après l’assassinat de Jina Amini, la répression exercée contre le peuple kurde au Rojhelat, ainsi que les revendications portées par les femmes kurdes et les mouvements démocratiques kurdes.
Discours de Mme Nazila Afkhami
Mesdames,Messieurs,
Nous sommes réunis aujourd’hui pour parler du soulèvement né après l’assassinat de Jina Amini et de la situation du peuple kurde au Kurdistan d’Iran, que nous appelons Rojhelat. En septembre 2022, Jina Amini, une jeune femme kurde originaire de Saqqez, a été arrêtée à Téhéran pour un prétendu « voile mal porté ». Elle est morte sous la garde de la police des mœurs iranienne.
Son assassinat ne peut être compris sans prendre en compte son identité de femme kurde. La violence exercée contre elle s’inscrit dans un système plus large d’oppression visant à la fois les femmes et le peuple kurde en Iran.
Sa mort a déclenché un soulèvement historique, porté par le slogan Jin, Jiyan, Azadî — « Femme, Vie, Liberté ». Ce slogan, né au Kurdistan, est depuis devenu un symbole universel de résistance, de dignité et de liberté. Ce slogan n’est pas un hasard. Depuis des décennies, les femmes kurdes sont en première ligne des luttes pour la liberté. Elles ont résisté à la dictature, au patriarcat, à la répression politique et à la négation de l’identité de leur peuple.
Au Rojhelat, les femmes kurdes ont porté le mouvement avec courage. Elles en ont payé le prix dans les rues, dans les prisons et dans leurs familles. Aujourd’hui encore, elles continuent d’incarner l’espoir d’un avenir démocratique, libre et égalitaire.
Depuis ce soulèvement, l’État iranien s’acharne avec une violence accrue contre toutes les composantes de la société, et en particulier contre les Kurdes. En 2025 seulement, 908 personnes auraient été exécutées, dont au moins 130 Kurdes, souvent pour des motifs politiques ou à la suite de procès expéditifs. Parmi les principales nations vivant en Iran, les Kurdes figurent parmi les plus visés par les exécutions politiques.
La pauvreté et la marginalisation du Kurdistan ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont le résultat d’une politique coloniale et discriminatoire menée depuis des décennies. L’État iranien poursuit un effort systématique d’effacement de l’identité kurde et de déshumanisation de ce peuple autochtone.
Les noms des villes, des rues, des rivières et des montagnes sont modifiés afin d’effacer leur identité kurde. Les villes kurdes sont militarisées et remplies de casernes, transformant des lieux de vie en espaces de contrôle. Les ressources naturelles du Kurdistan sont pillées, notamment l’eau, détournée vers le centre de l’Iran, alors que les populations locales en sont privées.
La nature kurde est également attaquée. Les forêts sont régulièrement détruites par les incendies, tandis que des jeunes perdent la vie en tentant d’éteindre les flammes, faute d’intervention des autorités. Les kolbars, ces travailleurs pauvres contraints de transporter des marchandises à travers les montagnes pour survivre, sont abattus ou mutilés par les forces iraniennes.
À cela s’ajoute la présence massive de mines terrestres dans les zones frontalières.Des milliers d’hectares restent minés. L’État iranien n’a jamais procédé à un déminage sérieux de ces régions et continue d’y maintenir une politique de danger permanent. Les conséquences sont dramatiques pour les civils, y compris pour les enfants et les familles vivant dans ces zones.
Tout cela constitue une guerre coloniale contre l’existence même du peuple kurde : contre sa terre, contre ses corps, contre sa mémoire et contre son avenir. Il est évident qu’une grande partie de la population iranienne, à l’intérieur du pays comme dans la diaspora, s’oppose aujourd’hui au régime en place, après des décennies d’oppression, d’extrémisme et de discrimination. Cependant, il faut aussi reconnaître que certaines forces de l’opposition iranienne refusent encore d’adhérer pleinement aux principes démocratiques essentiels : le respect des minorités, l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que la reconnaissance de la diversité des peuples et des identités en Iran.
Contrairement à cette opposition souvent fragmentée, les mouvements kurdes ont démontré une organisation solide, une légitimité profonde au sein de leurs communautés et un engagement clair en faveur des valeurs démocratiques. À l’inverse, certaines personnalités influentes de l’opposition iranienne, bien que très visibles médiatiquement, ont été critiquées pour leur vision persano-centrée, qui ignore trop souvent les revendications des peuples non persans.
Ainsi,une partie de l’opposition iranienne reproduit parfois les mêmes logiques centralisatrices, antidémocratiques et discriminatoires que le régime qu’elle prétend combattre.
Nous,Kurdes, ne pouvons pas nous sentir en sécurité dans un état colonial et centralisateur, dominé par le chauvinisme et par une idéologie de supériorité nationale. Notre lutte, notre slogan et les objectifs de la révolution de Jina ont souvent été récupérés, détournés ou invisibilisés. C’est pourquoi nous appelons le Parlement suisse : à tenir le régime iranien responsable des exécutions massives et des crimes commis contre les Kurdes ; à dénoncer la pauvreté organisée et la marginalisation structurelle du Kurdistan ; à soutenir activement la lutte civile, démocratique et pacifique des Kurdes et des autres peuples d’Iran ; à protéger celles et ceux qui se battent pour la liberté, la dignité et l’égalité.
En tant que membres de l’association Women of Kurdistan, créée en janvier 2025, nous œuvrons pour l’intégration des nouveaux arrivants, le soutien aux femmes kurdes victimes de violences, le partage d’expériences, ainsi que la préservation de notre langue, de notre culture et de notre mémoire collective.
Aujourd’hui, en portant la voix de Jina et celle de tout un peuple, nous vous demandons de reconnaître les Kurdes non seulement comme des victimes de la répression, mais aussi comme des acteurs courageux d’un combat universel pour la liberté, l’égalité et la dignité humaine.
Je vous remercie de votre attention.